Moebius est auteur de bande dessinée, il a commencé à publier sous son nom : Jean Girault, et s'est affublé d'un pseudonyme pour atteindre des mondes auxquels son patronyme gardait jalousement l'accès. Cet article s'intéresse précisément à ces mondes, aux conséquences de leur dévoilement et au processus de leur production.[1]
Le soulèvement d'un étrange inquiétant
Tout pourrait commencer par ce dessin.
Tout pourrait commencer par ce dessin.
Un homme de dos, en plein milieu d’un désert, est placé face à ses propres rêves, un bloc massif, comme arraché à une montagne, et dans lequel s’entremêlent inextricablement des formes étranges dont l’abstraction s’efface parfois pour laisser entrevoir quelque chose de connu, un visage, un souvenir, un désir.
Ce bloc de rêves flotte, arraché à toute localisation.
La posture de l’homme témoigne de sa surprise. Le dessin méticuleux de Moebius fige la figure dans une stupeur muette.
Il est conscient.
Il est conscient de ce qui lui arrive.
Il est conscient d’être confronté à l'image de ses propres rêves.
Il est conscient.
Il est conscient de ce qui lui arrive.
Il est conscient d’être confronté à l'image de ses propres rêves.
Tout ce qui d’ordinaire reste caché, sous la toile du réel, se présente d’un coup dans sa totalité à notre homme et le réduit à un simple observateur. L’homme devient le spectateur de lui-même, spectateur de tout ce qu’inconsciemment il s’est évertué à dissimuler, et qui pourtant l’habite plus profondément que tout autre chose. Ce sont ces mondes refoulés aux portes du réel que Moebius projette hors de soi et matérialise. Il est plongé au cœur de ce que Freud appelle « l’inquiétante étrangeté ».[2]
Si l’homme est pris de stupeur face à la représentation de ses rêves intérieurs, c’est parce que ces mondes nous sont, dans le même temps, extrêmement familiers (puisqu’ils nous habitent) et étrangers (puisque d’ordinaire nous nous refusons à eux).
Se familiariser à l'étrangeté
Les choses ne s’arrêtent pas là.
Il y a une autre image qui poursuit la première. Un temps s’est écoulé. L’homme est calme. Il a retrouvé la parole, ainsi que ses moyens. La montagne de ses rêves ne flotte plus. Elle s’est enracinée dans le sol aride. Elle a fondé un lieu. Et une porte s’y est ouverte.
L’homme est appelé à y entrer.
La part inquiétante de l’étrangeté se trouve maintenant apaisée. Et par cet apaisement, Moebius nous propose une possible ouverture, celle de renouer avec nos mondes familiers, de ré-habiter ce qui nous habitait en silence, mais cette fois dans le monde réel.
L'histoire pourrait s'arrêter là, mais d'autres dessins nous appellent, dévoilant cette fois comment l'auteur met à profit ses mondes intérieurs, désormais accessibles, pour nous en montrer leurs incessantes transformations.
Laisser l'étrangeté se réaliser à travers soi
Moebius est à sa table cette fois. Il a croisé ses bras et gardé ses lunettes. Du sommet de son crâne se développe une excroissance qui tourne en arabesque, se déploie, puis se rassemble à son extrémité en un pinceau qui dépose devant lui la trace de ses pensées.
Cet autoportrait en action place l’auteur dans la même situation que l’homme d'auparavant. C’est comme si Moebius avait emprunté la porte qui s’était offerte à l’ homme de tout à l’heure. Il a investi ses songes, se familiarise à leur étrangeté et parvient à les habiter en toute conscience. Confortablement installé, il les écoute avec attention. Mais plutôt que d’en extraire l’essence, il a la sagesse d’en laisser la trace se déposer d’elle-même.
Il assiste à la formation de son oeuvre plus qu’il ne la réalise.
C’est « l’œuvre (qui) commence », nous rappelle Maurice Blanchot[3]. Moebius est donc l’observateur de son propre travail. Et c’est parce qu’il n’est qu’attention et écoute qu’il peut prétendre à la justesse d’une vérité. Car la vérité s’institue d’elle-même, « en un geste spontané qui lui appartient en propre »[4]. C’est ce geste que Moebius tente de représenter, geste qui jaillit hors de lui, échappant à sa maîtrise.
Tenir le pinceau de ses mains serait trop risqué.
"− (...)JE SUIS LA REPRESENTATION DE TON INCONSCIENT... COMMENT POURRAIS-TU TE DEBARRASSER DE TON INCONSCIENT?
−TAILLE-TOI!
−(...)
−ARGNNNN
−AU SEC...
−ROMP!BOUFFF!..
BURPE!...
AAH!... CA VA MIEUX!... JE VAIS POUVOIR ATTAQUER LA DEUXIEME CASE.."
−TAILLE-TOI!
−(...)
−ARGNNNN
−AU SEC...
−ROMP!BOUFFF!..
BURPE!...
AAH!... CA VA MIEUX!... JE VAIS POUVOIR ATTAQUER LA DEUXIEME CASE.."
L'effacement de l'auteur
Moebius, à travers ses dessins, nous parle donc de sa manière de faire. Il nous montre comment il dépasse ses inquiétudes et offre à son inconscient le champ libre.
Le travail de l’auteur revient à faire place nette, à ménager le lieu d’une émergence possible. Ce lieu, c’est le désert qui se retrouve dans presque toutes ses oeuvres. Ce désert est la métaphore du vide qu'il convient de ménager d’abord en soi-même, et duquel l'inconscient nous parle.
Dans le film de Govam Taboun[5], on peut voir Moebius jouant son propre rôle et portant ces paroles qui lui vont à ravir :
« On dit que le mauvais poète est conscient quand il faut être inconscient et inconscient quand il faut être conscient. Et bien moi, je suis fier de te dire que je suis consciemment inconscient.
La lucidité commence là où l’histoire de ta propre vie s’éteint.
Un peu de chair, un peu de souffle, et PFOFFF ! sort des lèvres, toute crue, la vérité.
Mais il fallait creuser sa tombe dedans comme un joli fossoyeur.
Toute ma vie j’ai creusé à en crever. »
Ménager ce vide est comme une petite mort. Puisque l’auteur est relégué à un simple intermédiaire, toute son énergie doit être déployée à son propre effacement[6]. Faire le vide, pour pouvoir ensuite ouvrir la porte d’accès à ses rêves, c’est tuer son ego. Moebius se débarrasse de Girault pour pouvoir dessiner enfin.
Par ce suicide imaginaire, il est permis aux œuvres de « porter le trait de l’initialité », ce qui leurs confère autonomie et vie propre. On ne vise pas une vérité scientifique, mais la justesse d'une réalisation. Les dessins de Moebius sont des possibles réalisés, ils se tiennent d’eux-mêmes, sans pâlir et sans même avoir à être parfaits. Ils n’ont qu’à être.
Laissons Moebius conclure :
« Quand tu fais un dessin, tu t’en fiches de ce qui va se passer. Le truc arrive puis après, quinze ans après, tu le retrouves…
…il te regarde ! »[7]
[1] La Fondation Cartier lui consacre, jusqu'au 13 mars 2011, l'exposition"MOEBIUS TRANSE FORME".
Pour plus de détails sur sa biographie, voir le site internet de la Fondation Cartier, (http://fondation.cartier.com), on y trouvera aussi une liste intéressante : celle de la bibliothèque imaginaire de l'auteur, où se côtoient David Lynch, Chet Baker, Boris Vian et d'autres.
Pour plus de détails sur sa biographie, voir le site internet de la Fondation Cartier, (http://fondation.cartier.com), on y trouvera aussi une liste intéressante : celle de la bibliothèque imaginaire de l'auteur, où se côtoient David Lynch, Chet Baker, Boris Vian et d'autres.
Les illustrations du présent article sont issues du catalogue d’exposition, Moebius transe forme, paru chez acte sud en 2010. (p152, 153 et 284).
Les deux premières proviennent de l’album Le chasseur déprimé, 2007, p 41 et 42.
Les deux dernières sont tirées respectivement du tome 6 de l’album Inside Moebius, planche 84, 2006, et du tome 4, planches 20 et 21, 2003.
Les deux premières proviennent de l’album Le chasseur déprimé, 2007, p 41 et 42.
Les deux dernières sont tirées respectivement du tome 6 de l’album Inside Moebius, planche 84, 2006, et du tome 4, planches 20 et 21, 2003.
[2] « L’étrangement inquiétant serait quelque chose qui aurait dû rester dans l’ombre et qui en est sorti. », Sigmund Freud, L’inquiétante étrangeté et autre essais, Gallimard, folio essais, 2008.
[3] cité par Daniel Payot, Le philosophe et l’architecte, aubier, 1992.
[4] Daniel Payot, citant Heidegger insiste sur la « relégation du créateur a un rôle non déterminant », « Le créateur agit sur ce qui va devenir la réalité de l’œuvre (wirklichkeit) mais ne saurait déterminer ce qui en constitue l’essence ». Daniel Payot, Le philosophe et l’architecte, aubier, 1992.
[5] Damian Pettigrew, Metamoebius, 2010, portrait & compagnie.
[6] « J’ai très tôt utilisé ma propre image au point d’en faire un personnage, à part entière, comme cela se joue dans la série INSIDE MOEBIUS. Le but peut-être inavoué à l’époque, était de transgresser l’effacement de l’auteur en tant que personne,(…) », Moebius transe forme, catalogue de l’exposition à la Fondation cartier pour l’art contemporain, p.8, Acte sud, 2010.


