Il s'agit de poser à plat toute pensée qui traîne dans la tête, moins pour ne pas en perdre une miette plutôt que pour s'en débarrasser, et laisser l'oubli blanchir la mémoire, pour qu'un commencement soit possible.
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LA FEMME DES SABLES


LA FEMME DES SABLES[1]

//Developper l’histoire pour faire comprendre.
Engloutissement de la société par le désert.
Sables mouvants.
Les règles n’ont plus cours (les bonnes comme les mauvaises).
Nous n’avons plus aucun recours.
Mais de quels recours s’agit-il ?
Pourquoi en chercher ?
Le long trajet à faire n’est pas celui de la salvation, mais celui de la compréhension. (Comprendre d’abord que la salvation n’a pas lieu d’être et comprendre que l’existence est toujours possible, autrement, dégagée de tout état civil, de toutes règles, c’est une conversion.)
On assiste à cette compréhension intérieure au fil du film : le personnage est de moins en moins désemparé.
Il pense petit à petit le désert, il le vit (on le voit résoudre de petits heurts quotidiens par le déserts et non plus avec d’anciens réflexes urbains).
Lorsque qu’enfin un retour est possible, l’idée de rentrer ne l’effleure même pas.



[1] Hiroshi Teshigahara, La femme des sables (suna no onna), Japon, 1964.

AVOIR RAISON DE L'INCERTAIN

JOAN MIRO,

Miro met à plat dans ses carnets[1] une pensée très claire d’un processus de fabrication. C’est un peu froid comme terme, j’en conviens, mais c’est ainsi.
Chaque geste, chaque étape de l’élaboration est décrite avec une précision de laboratoire.
Il a une idée claire de comment obtenir son oeuvre, mais aucune vision de ce à quoi elle ressemblera.
Cette précision de l’idée est mise intégralement au service de l’accidentel. Elle n’a pour but (et de sens) que de provoquer l’inattendu.
C’est pour cela qu’il ne se retranche jamais dans le confort d’une technique maîtrisée mais cherche toujours de nouvelles voies et la naïveté qui s’y trouve. Il utilise une variété étonnante d’outils, de matières qui assemblées entres eux entraînent un nombres de combinaisons encore plus grand. (Crachat, taches d’encre, diamant à verre, plume, sable, paille, pierre ponce, bois…)Autant de manières de provoquer l’imprévisible.
Le temps joue un rôle majeur : préparer la conscience à l’acte vide.
Si l’œuvre est trop fraîche dans sa tête, ou encore aux permisses de la gestation, rien ne peut advenir. Il faut au contraire que plus aucun mouvement ne l’anime, pour que seul subsiste celui de sa réalisation.
Dans une mécanique froide, rodée mais à l’affût d’elle-même.

Miro utilise des outils rationnels pour provoquer l’irrationnel



[1] MIRO Joan, Carnets catalans, Alber Skira, Les setiers de la Création, 1976

LA VILLE EFFACE LES SENTIMENTS




TRAIN DE NUIT[1].

Ce film se déroule en Chine. C'est l’histoire d’une femme fonctionnaire. Embringuée dans un système fermé d’obligations sociales et professionnelles. Elle travaille comme garde dans un palais de justice, condamnant des femmes, souvent à la peine capitale, qu’elle exécute elle-même parfois. Elle est seule, et elle cherche grâce aux moyens offerts par le système un compagnon. (Bals organisés, agence matrimoniale…).
Pourtant elle est très belle.
Elle va finalement tomber amoureuse d’un homme qui se révèle être l’ancien compagnon d’une femme qu’elle a elle même exécutée. Malheur, ou miracle salvateur… Elle trouve non l’homme qui l’accompagnera au cour du restant de sa vie, mais celui qui l’en libèrera définitivement, son propre bourreau.

Ce qui heurte, c’est le poids de la chape sociale omniprésente.
Le plaisir n’y a aucun droit de cité.
Ce refoulement semble suinter du décors, de toute la ville, aucune cachette pour rever.Les personnages ne pensent plus, ne savent plus, ne connaissent plus ce mot plaisir ni ce qu’il signifie.
Son sens a été effacé dans la conscience de chacun. Il subsiste encore contenu dans des instincts primaires, des intuitions, nées d’on ne sais où, du plus profond.
C’est paradoxalement ce qui provoque dans certaines scènes du film une intense sensualité, déclenchée par presque rien (le frémissement d’une chaussure enlevée, une danse esquissée curieusement, ou encore lorsqu’elle se passe du rouge sur ses lèvres pour tenter de séduire). Sait-elle vraiment ce qu’elle fait ou ne cherche-t-elle pas plutôt, en reproduisant ces modèles de séduction, à retrouver un mot que la société a presque complètement effacé ?
Les personnes qui semblent les plus humaines sont en définitive celles qui, condamnées sont considérées comme folles, anormales. Leur dénuement total face à cette société qui ne veut et ne peut même plus les comprendre nous apparaît comme la seule manifestation sensible non refreinée. Qui malheureusement ne survient que lorsqu’il est trop tard.
Ce système, ce sont des hommes dont les gestes régis par des règles sont devenus mécaniques, insensibles, impensés, impensables.
La pensée qui a conduit à l’organisation de cette société fini à travers elle par s’annihiler.

La parole a été réduite à une convention, un langage de machine.
L’univers est plongé dans un mutisme total, plus rien n’est dit, la parole semble proscrite.
Un langage plus subtile, plus sauvage peut-être la remplace.
Les gens cherchent dans les yeux des autres leur histoire.



[1] YINAN Diao, Train de nuit, film chinois, janvier 2008, distribué par Ad Vitam.