fable de juillet
ZUMTHOR

Il s'agit d'agir en conformité avec ce qui est créé. Si la chose ainsi faite est réussie, sa simple présence procurera du plaisir, « une vibrante atmosphère »[1]. La beauté d'un objet viendra de cette conformité aux principes naturels, présidant à sa réalisation, et au fait qu'il ait trouvé sa place.
Ce recours au souvenir est un moyen de faire fi des déformations culturelles qui nous constituent pour atteindre une « sagesse ancienne, élémentaire »[2] seule capable de nous donner à voir les choses, de comprendre les matériaux et de travailler avec eux. Cette utilisation douce confère à l'objet sa dimension poétique et permet une compréhension du matériau ; on peut alors en extraire un sens qui sera valable pour une situation et un projet.
Ce sens est perçu à travers la technique mise en œuvre (c'est elle qui révèle), dans sa manière d'assembler de manière cohérente différents éléments. Il faut donc soigner le travail, mobiliser le savoir faire.
Le problème de la finitude d'un objet reste le même pour Zumthor, l'architecture doit être capable de véhiculer un message, mais il ne faut pas que notre curiosité cesse dès que nous le percevons. « L'architecture possède sa propre réalité [...] une relation particulière avec la vie. »[3].
On ne cherche pas à établir la syntaxe d'un langage architectural qui nous permettra par des jeux de déformations, de mises en relation à créer une multiplicité au sein de ce système, mais bien plutôt à s'élever (ou peut-être s'abaisser, dans son sens le plus noble) à une compréhension de ce qu'est l'architecture, qui prenne en compte sa part d'indicible, et à travailler au cœur de cette compréhension (ce qui conduit à s'accepter d'abord soi-même). Dès lors un autre type d'ouverture est réalisée, une ouverture silencieuse, matricielle, où chaque élément s'efface, ayant trouvé sa place. C'est une vérité qui ne s'établit ni ne se recherche.
C'est à travers les détails que nous en faisons l'expérience, mais ces détails contribuent à nous signifier la cohérence de l'assemblage des éléments en une forme indivisible. Encore une fois l'ouverture ici ne naît pas d'un éclatement de la forme, mais de la profondeur de chacun de ses éléments et de son ensemble. La qualité de ces assemblages doit faire oublier le travail qui les a engendrés ; la « silencieuse présence du travail » [4]sourdre à travers les joints.
Les détails servent de transition sensible avec les bâtiments, leur échelle humaine, tangible nous invite au premier pas, de détails en éléments, nous sommes conduits à des rapports de plus en plus larges, toujours ressentis grâce à la présence des choses.
La tentative de Zumthor moins en théoricien qu'en lettré, est aussi d'atteindre cet « en deçà du symbole », ce moment où toute signification s'efface, pour laisser place à la présence même des choses. « Dans ce vide semble pouvoir émerger une mémoire provenant du plus profond des temps […] Il me semble que certains bâtiments recèlent une dimension secrète dans leur présence même. Ils semblent simplement être là. »[5]
Une chose élégante : cette beauté secrète se retrouve selon Zumthor dans les dessins de chantier. La structure cachée y est révélée. Le dessin ne cherche pas à séduire, il est objectif. C'est cette objectivité (au sens de Heidegger) qui dévoile l'outil de dévoilement : la technique.
La caractéristique de l'architecture est qu'elle ne peut tomber dans l'écueil de l'imitation de la nature (contrairement à la peinture, à la littérature ou à la sculpture). La tâche de laquelle il ne faut pas s'éloigner est de trouver ce qu'est son véritable langage.
L'idée d'ouverture est exprimée littéralement par l'auteur, dans une mise en garde concernant la représentation. C'est au moment où l'on dessine le projet que celui-ci peut se perdre, il faut que le dessin lui-même s'efface face à ce qu'il représente, pour laisser à l'architecture toutes les promesses qu'elle nous adresse. L'auteur parle d'« open patches »[6], que le dessin doit contenir : autant d'ouvertures par lesquelles notre imagination s'immisce et vient habiter le dessin.
On retrouve de nouveau, explicité clairement, cet effacement du sujet, de la volonté face aux choses elles-mêmes et face aux objets : « ne pas vouloir provoquer les émotions avec nos bâtiments, mais permettre aux émotions d'émerger, d'être. »[7]. La beauté réside dans la possibilité ouverte d'interprétation (permise par l'effacement de toute signification prédéterminée), ce qui corrobore la pensée qu'Eco développe de l'ouverture, mais avec cette petite différence, qu'elle est pleine d'humilité chez Zumthor, silencieuse.
A la question qu'il se pose alors : « Le vague peut-il être projeté/conçu/planifié », sous-entendu sans perdre sa qualité de vague, il entend William Carlos William: « Le poète du vague ne peut qu'être le poète de la précision ».
BEAUTE
CINQ MEDITATIONS SUR
Dans sa première méditation[1], Cheng part du constat que la beauté est partout contenue, elle est inépuisable, et perçue comme un don que la nature nous fait. Dès lors, que faire d'autre que de la recueillir et la célébrer ?
Pour commencer à nous faire entendre ce qui se trouve derrière ce mot de beauté, il établit une première distinction entre beauté et vérité. La vérité est la part d'évidence du réel qui nous est nécessaire, c'est d'elle que proviennent la notion de fonctionnalité, le désir de comprendre, de classer (par ordres, espèces). Mais la beauté est la part évidente, omniprésente du réel et qui paradoxalement est superflue. Elle recèle la part de mystère qui se trouve en toute chose. C'est elle aussi qui permet l'éveil des singularités, car c'est en cette part de mystère que se forgent les différences.
La pensée chinoise s'accorde avec le « tao », qui traditionnellement est traduit littéralement par la « voie ». Cheng va proposer une nouvelle transcription : le tao comme « vie ouverte ». Ce mode d'ouverture semble avant tout une façon d'être au monde.
« Seule une posture d'accueil [...] et non de conquête nous permettra [...] de recueillir de la vie ouverte la part du vrai. ». C'est donc par cette posture, cet être au monde, que l'on s'ouvre à ce qui nous entoure, et que par là même notre singularité prend forme. Ce qui est décrit ici est un mode de présence, cette présence transcende l'ouverture : en s'ouvrant à la présence des choses, c'est notre propre présence que nous établissons. (C'est peut-être cela habiter). La beauté réside donc dans l'accomplissement de sa présence (qui est mue par un désir profond), alors « en se révélant comme singulier, on entre dans cet ordre mystérieux du monde en perpétuelle transformation »[2]. Ce mouvement permet de comprendre le renouvellement incessant de l'ordre des choses, ce mouvement, c'est la beauté de la beauté.
« La beauté naît de notre sens du sens ». Le mot sens peut être entendu dans ses principales acceptions (sensation, signification, direction). La beauté naît de la compréhension de cette « orientation de l'univers qui tend toujours à la plénitude de sa présence »[3].
Ce mouvement est désir, élan. Il nous porte. Mais il n'est une volonté de l'esprit qui nous tire, il n'est pas une quête. C'est en ce mouvement que réside la principale différence avec les beautés canoniques et platoniques qui ont constitué les critères esthétiques de la culture occidentale (les combinaisons de traits, qu'elles soient extérieures, superficielles (canon), ou intérieures, (essentialisme de Platon) n'ont conduit qu'à figer les choses).
Ce désir, ce mouvement, est le seul critère qui se montre garant de l'authenticité de la beauté telle que la conçoit Cheng, il va donc dans le sens de la voie : il maintient ouvertes toutes ses promesses.
DU TEMPS LIBRE, DU TEMPS LIBERE
Le temps a été enchaîné
dès la première pierre posée.
La ruine nous le rappelle.
Elle nous dit « eh toi, te souviens-tu
de ce temps que tu n’as jamais connu ?»
Et pourtant. Ce Temps
Par surprise quelques fois nous tombe dessus.
Au sortir d’une sieste en fin d’après midi,
Au fil de quelques pas tracés en rase campagne,
En compagnie du vent.
Les choses alentours,
Les règles,
Les systèmes et les codes
se rétractent comme une corne d’escargot.
Pour laisser place à un abandon
de soi-même,
pour soi-même.
Une vision perçante naît en soi,
Comme une compréhension évidente.
Il y a du divin en elle,
Une relation à cette part d’inconnu,
D’originaire
Qui parle alors à travers soi.
Une errance au beau milieu du doute, mais une errance libre, sauvage.
