Il s'agit de poser à plat toute pensée qui traîne dans la tête, moins pour ne pas en perdre une miette plutôt que pour s'en débarrasser, et laisser l'oubli blanchir la mémoire, pour qu'un commencement soit possible.
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INTRODUCTION

« Mon hypothèse de travail était que toute mémoire un peu longue est plus structurée qu'il ne semble. Que des photos prises apparemment au hasard, des cartes postales choisies selon l'humeur du moment, à partir d'une certaine quantité commence à dessiner un itinéraire, à cartographier le pays imaginaire qui s'étend au dedans de nous. En la parcourant systématiquement j'étais sûr de découvrir que l'apparent désordre de mon imagerie cachait un plan, comme dans les histoires de pirates. Et l'objet de ce disque serait de présenter la « visite guidée » d'une mémoire, en même temps que de proposer au visiteur sa propre navigation aléatoire. »[1]

Le travail qui a été déposé sur ce blog rassemble les réflexions et les résultats de recherches et de lectures menées au cours de l'année passée. Elles tournent autour de questions sans réponses, sur la nature de l'architecture, celle de l'espace, le rôle de l'architecte de l'artiste aussi, les limites du domaine dans lequel il exerce, la manière d'habiter. Ce travail n'a pas pour but d'apporter de réponses, mais plutôt de tracer des chemins à l'intérieur de ces préoccupations non pas pour les délimiter, mais pour les rendre toujours plus présentes.
Deux listes ont été tirées de ce travail : une liste des questions qui ont pu être soulevées, précisant ou brouillant les préoccupations de départ, et une liste des thèmes récurrents croisés au fil de l'écriture. Ces thèmes sont les carrefours et les portes des chemins précités, et les quelques lecteurs intrigués sont invités à rentrer dans ce mémoire à-travers eux.
Ce travail n'est donc absolument pas rigoureux. Sa seule rigueur serait d'avoir laissé libre cour à la pensée, et tenter de la suivre partout ou elle allait. Acceptant qu'elle se perde, et acceptant que nous nous perdions avec elle. Malgré cette légèreté, il en résulte une construction ou une reconstruction : des textes écrits en des temps et des atmosphères bien disticts vont se retrouver (grâce à leur classement dans le blog), dans une étrange promiscuité. Ces rapprochements, ces nouveaux voisinages plus ou moins accidentels, ouvriront l'écriture, peut-être.



[1]MARKER Chris, Immermory,CD ROM, centre pompidou, 1998

AU BEAU MILIEU DU VIDE


Les films d’Hitchcock tendent tout entier vers une fin, une solution qui les ferme dans un idéal de perfection (où chaque artifice mis en oeuvre dessert cette unité formelle, et où aucune place n'est laissée à l'arbitraire). Mais cette fin est mise en attente, et c'est dans cette attente que tout le ressort du suspense est tendu. C'est en travaillant le mouvement de cette attente qu' Hitchcock dirige le spectateur. Mais il ne se contente pas de créer une tension en retardant ce que tout le monde désire, le dénouement, le retour à un état normal, stable. Il détourne cette attente vers rien. Il en fait une attente vaine, une attente qui se fait oublier.
Peters décrit les rouages de ce processus[1] : « Hitchcock efface toute signification, reléguant la narration à un statut purement subsidiaire, l'histoire n'est plus qu'un prétexte à la réalisation de l'œuvre, qui doit sa cohérence, sa force et son intérêt à la nature purement cinématographique des procédés employés ».
Le spectateur est mis face à une œuvre qui ne se veut plus que cinématographique. Une œuvre constituée d'un assemblage de procédés techniques de cinéma, et rien d'autre. L'histoire s'est faite oublier : Peters parle de « suspension du sens ».
Cette attente sur laquelle se réalise classiquement le plaisir esthétique, est donc détournée, de sorte que le spectateur oublie ce que les conventions le font aspirer (à savoir une conclusion en bonne et due forme), de manière à ce que lorsque la chute tombe, le spectateur en soit lui-même surpris. Il ne l'espérait plus. Le véritable objet du film est alors atteint : promener le spectateur au milieu de rien ; le plonge dans la vacuité. Cet artifice permet au cinéma d'être perçu pour ce qu'il est, du cinéma.
Des films comme young and innocent, north by northwest préfigurent le travail d'Antonioni qui « ne filme rien rien mais avec précision ».


[1] PETERS Benoît, Hitchcock, Le travail du film,Les Impressions Nouvelles, 1993.

DU VENT



N’y a-t-il pas une forme des choses légères, des mots jetés en l’air ? Ce que l’on dit en passant sans y prendre garde et qui pourtant a été dit.
Ces mots mobiles ont en eux une certaine liberté, une fraîcheur sure que d’autres plus sûrs n’ont pas ;
« oisif et sans entrave » titre d’une œuvre de Fabienne Verdier qui dit aussi : « Le vent est-il en contradiction avec lui-même ? La pensée, les profondeurs de l’être ne sont-elles pas libres, selon les circonstances, d’aller où bon leur semble ? »[1].


[1] JULIET Charles, Entretien avec Fabienne Verdier, Albin Michel, novembre 2007.

ZUMTHOR


Zumthor va rechercher les matériaux de son architecture dans ses souvenirs, il utilise atmosphères, images d'enfance pour trouver formes et matériaux. La légitimité d'une chose se trouve toujours en elle-même et ne peut être forcée. On retrouve dans cette démarche la passivité des peintres japonais, ce même effacement du sujet pour tenter de laisser la chose s'exprimer. Zumthor tout comme le calligraphe est un intermédiaire.

Il s'agit d'agir en conformité avec ce qui est créé. Si la chose ainsi faite est réussie, sa simple présence procurera du plaisir, « une vibrante atmosphère »[1]. La beauté d'un objet viendra de cette conformité aux principes naturels, présidant à sa réalisation, et au fait qu'il ait trouvé sa place.

Ce recours au souvenir est un moyen de faire fi des déformations culturelles qui nous constituent pour atteindre une « sagesse ancienne, élémentaire »[2] seule capable de nous donner à voir les choses, de comprendre les matériaux et de travailler avec eux. Cette utilisation douce confère à l'objet sa dimension poétique et permet une compréhension du matériau ; on peut alors en extraire un sens qui sera valable pour une situation et un projet.

Ce sens est perçu à travers la technique mise en œuvre (c'est elle qui révèle), dans sa manière d'assembler de manière cohérente différents éléments. Il faut donc soigner le travail, mobiliser le savoir faire.

Le problème de la finitude d'un objet reste le même pour Zumthor, l'architecture doit être capable de véhiculer un message, mais il ne faut pas que notre curiosité cesse dès que nous le percevons. « L'architecture possède sa propre réalité [...] une relation particulière avec la vie. »[3].

On ne cherche pas à établir la syntaxe d'un langage architectural qui nous permettra par des jeux de déformations, de mises en relation à créer une multiplicité au sein de ce système, mais bien plutôt à s'élever (ou peut-être s'abaisser, dans son sens le plus noble) à une compréhension de ce qu'est l'architecture, qui prenne en compte sa part d'indicible, et à travailler au cœur de cette compréhension (ce qui conduit à s'accepter d'abord soi-même). Dès lors un autre type d'ouverture est réalisée, une ouverture silencieuse, matricielle, où chaque élément s'efface, ayant trouvé sa place. C'est une vérité qui ne s'établit ni ne se recherche.

C'est à travers les détails que nous en faisons l'expérience, mais ces détails contribuent à nous signifier la cohérence de l'assemblage des éléments en une forme indivisible. Encore une fois l'ouverture ici ne naît pas d'un éclatement de la forme, mais de la profondeur de chacun de ses éléments et de son ensemble. La qualité de ces assemblages doit faire oublier le travail qui les a engendrés ; la « silencieuse présence du travail » [4]sourdre à travers les joints.

Les détails servent de transition sensible avec les bâtiments, leur échelle humaine, tangible nous invite au premier pas, de détails en éléments, nous sommes conduits à des rapports de plus en plus larges, toujours ressentis grâce à la présence des choses.

La tentative de Zumthor moins en théoricien qu'en lettré, est aussi d'atteindre cet « en deçà du symbole », ce moment où toute signification s'efface, pour laisser place à la présence même des choses. « Dans ce vide semble pouvoir émerger une mémoire provenant du plus profond des temps […] Il me semble que certains bâtiments recèlent une dimension secrète dans leur présence même. Ils semblent simplement être là. »[5]

Une chose élégante : cette beauté secrète se retrouve selon Zumthor dans les dessins de chantier. La structure cachée y est révélée. Le dessin ne cherche pas à séduire, il est objectif. C'est cette objectivité (au sens de Heidegger) qui dévoile l'outil de dévoilement : la technique.

La caractéristique de l'architecture est qu'elle ne peut tomber dans l'écueil de l'imitation de la nature (contrairement à la peinture, à la littérature ou à la sculpture). La tâche de laquelle il ne faut pas s'éloigner est de trouver ce qu'est son véritable langage.

L'idée d'ouverture est exprimée littéralement par l'auteur, dans une mise en garde concernant la représentation. C'est au moment où l'on dessine le projet que celui-ci peut se perdre, il faut que le dessin lui-même s'efface face à ce qu'il représente, pour laisser à l'architecture toutes les promesses qu'elle nous adresse. L'auteur parle d'« open patches »[6], que le dessin doit contenir : autant d'ouvertures par lesquelles notre imagination s'immisce et vient habiter le dessin.

On retrouve de nouveau, explicité clairement, cet effacement du sujet, de la volonté face aux choses elles-mêmes et face aux objets : « ne pas vouloir provoquer les émotions avec nos bâtiments, mais permettre aux émotions d'émerger, d'être. »[7]. La beauté réside dans la possibilité ouverte d'interprétation (permise par l'effacement de toute signification prédéterminée), ce qui corrobore la pensée qu'Eco développe de l'ouverture, mais avec cette petite différence, qu'elle est pleine d'humilité chez Zumthor, silencieuse.

A la question qu'il se pose alors : « Le vague peut-il être projeté/conçu/planifié », sous-entendu sans perdre sa qualité de vague, il entend William Carlos William: « Le poète du vague ne peut qu'être le poète de la précision ».



[1], [2], [3], [4], [5], [6], [7] ZUMTHOR Peter, Thinking Architecture, BIRKHAUSER, mars 2006.

MA, OKU, KEKAI...

Cette pensée du doute se retrouve dans les œuvres traditionnelles japonaises, qu'elles soient picturales, littéraires, ou architecturales, pour catégoriser ce qui ne devrait peut-être pas l'être. (Haïku, estampes, gravures, pavillons). On retrouve dans ces œuvres un goût pour l'éphémère, la contradiction et le non-sens.

Ce sont ces mêmes « valeurs » que l'on retrouve chez les métabolistes japonais, citons parmi eux Fumihiko Maki, Arata Isosaki, Kisho Kurokawa, Hiroshi Watanabe, Shin Takamatsu. On pourrait voir en eux, de simples héritiers du Modernisme, s'appliquant à le diffuser dans un nouveau contexte. Mais la vision qu'ils développent de ce courant occidental est bien plus critique qu'elle n'en a l'air. Les matériaux mis en œuvre (béton, verre, acier) ainsi que les formes géométriques relativement simples utilisées contribuent à cette familiarité, mais en détail, ces principes modernes sont malmenés, tournés en dérisions, refusés.

Il n'est concevable dans une culture comme celle du Japon de bâtir, ni même de penser de telles formes qui dans leur unité, dans leur finitude affirment, établissent. Il n'est même pas nécessaire de se demander qu'est-ce qu'elles affirment, car c'est à l'affirmation même qu'il s'agit de s'opposer.

Les métabolistes, tout en important le principe des mégastructures occidentales vont le questionner, le remettre en question. En l’adaptant à leur mode de conscience, ils perpétuent une pensée traditionnelle du doute, de l'incertain. En réponse à une culture occidentale qui affirme « c'est ainsi », s'élève doucement une voix, qui dit « peut-être pas ».

Mettre la liste la plus exhaustive possible de ces formes

FRAGMENTATION

L'espace est, au Japon, traditionnellement perçu comme un assemblage de surfaces abstraites. Chacune de ces surfaces conservent son autonomie, elles sont indépendantes, mais considérées dans leur ensemble elles génèrent des profondeurs, des jeux de lumière, une richesse et une complexité perceptive. Ce qui permet de considérer ces éléments dans leur ensemble (comme un système d'une certaine manière), c'est l'espace médian, le « ma ».

L'espace n'est donc pas considéré comme un volume. Il est fragmenté. Le vide est l'élément fondamental de l'espace, car c'est lui qui maintient les fragments séparés, et c'est par lui que ces différents éléments se mettent en rapport.

Le « ma » sépare et relie. C'est à travers cette dualité que l'espace est perçu. Mais on ne le perçoit jamais dans son ensemble. Ce que l'on perçoit, c'est le mouvement des rapports entre ces fragments flottants, rapports qui se font et se défont sous l'action de notre regard. « L'organisation et la recomposition de ces fragments ne répondent qu'aux lois de notre désir et de nos émotions. »[1]

L'espace n'est pas une entité finie, close au sein d'une forme figée, mais un mouvement dans lequel le sujet se perd.

Qu'est ce qui confère à ce « ma » sa qualité? Et ainsi la qualité de notre perte?

Le ma PRIVE DE REPERES.

Dans les maisons traditionnelles, ces morceaux flottants, ces plans sont les portes coulissantes qui séparent et lient des espaces aux fonctions indéterminées.

EXPRESSION DU DOUTE

On retrouve cette préoccupation dans la démarche de conception de l'architecte Fumihiko Maki. Il dessine beaucoup. Mais le dessin est pour lui d'abord l'instrument du doute. Il parle des carnets de croquis comme recelant des espaces où chaque geste en appelle un autre, laissant part à l'incertitude, construisant avec l'incertitude. C'est par le vide de ces carnets que peuvent se réaliser ces constellations de gestes, qui se complètent tout en conservant leur identité.

Comment conserver la spontanéité d'une esquisse, comment ne rien perdre de son élan vital?

Maki n'emploie pas le terme de limite, lorsqu'il parle des traits qu'il dépose dans ses carnets, il parle d'enveloppe. La limite est une ligne qui sépare deux milieux, appelons-les extérieur et intérieur. Cette séparation entendue par le mot limite est abstraite, et ne définit aucun espace, ne contient aucune qualité. La délimitation est un acte trop volontaire. Envelopper est bien plus humble, et semble mieux traduire cette étape de la conception qui consiste à définir une séparation entre deux mondes, séparation qui, à l'image des « shoji » (parois coulissantes), sépare et relie. La limite, la séparation, dans la pensée japonaise est un lieu où deux espaces coexistent simultanément. Envelopper est pour Maki un acte passif, où l'on retrouve chez l'architecte cette fois cet effacement de la volonté qui préside le geste du calligraphe ou de l'archer. Il explique ainsi cette manière de manipuler l'espace : qui consiste d'abord à écrire (ou dessiner) une enveloppe, qui définit une entité spatiale, puis à déformer celle-ci, de l'extérieur comme de l'intérieur. Jusqu'à trouver son équilibre.

« Concevoir ou imaginer un espace, c'est le courber à partir de l'environnement naturel. Lorsque l'on crée cet espace, lorsqu'on le taille, il faut se confronter à la question de la frontière. Seulement quand on a réellement conscience de ces questions, le travail de l'architecte peut exister »[2].

C'est bien la notion d'assemblage qui est sous-jacente à cette manière de faire : chaque élément dans l'assemblage conserve son autonomie et contribue à former un ensemble où tous sont lus dans une simultanéité. La composition met en œuvre des zones d'ombres, cachées, mais qui n'ont pour intérêt que d'être devinées. Faire voir l’invisible (« oku »).

Le traitement des matériaux va lui aussi représenter ces incertitudes : c'est l'idée de légèreté qui va véhiculer ce doute. Au lieu de construire du lourd (à l'image de ces « bâtiments « convaincus » de l'architecture parisienne »[3]), on va se rapprocher d'une esthétique plus flottante. Le verre et le métal en sont les matériaux les plus évidents. Des jeux de transparence, d'écran, de superposition, de suspension vont effacer les formes, déjouer notre perception.

EXISTANCE DES CONTRAIRES

Deux conséquences : le temps, l'absence de sens.

Le « ma », cet entre-deux, est le lieu de la coexistence des contraires.

C'est là que l'expérience spatiale, cette expérience du mouvement peut se transformer en pure expérience du temps.

Klee, auquel Maki se réfère souvent, a dit au sujet du temps : « définir isolément le présent, c'est le tuer »[4]. La fragmentation spatiale décrite précédemment, est également temporelle, et vise la coexistence de différentes temporalités. Ce qui revient à nier le présent, pour l'affirmer d'autant plus.

L'architecture, de par sa dislocation nous fait percevoir un espace en mouvement, ce qui « éveille la mémoire inconsciente [que nous avons] des formes ».

« Il s'agit de suspendre l'architecture dans un équilibre instable entre le passé et le futur, le silence et la parole, le mouvement et l'immobilité, la présence et l'absence, la matérialité et le vide, l'existence et la non-existence ».[5]

LE SIMULACRE

C'est par le vide de ses carnets que peuvent se réaliser ces constellations de gestes que sont les dessins. Gestes qui se complètent tout en conservant leur indépendance, et par là, révèlent cette vacuité comme pour lui rendre hommage.

« Dans le signe japonais, le naturel ne s'oppose pas à l'artificiel. L'idéal est de situer une œuvre d'art dans une situation paradoxale entre la réalité et le simulacre, dans un espace ambigu et flottant où de multiples significations peuvent être créées. »[6]

Ce qui se trouve à l'origine du plaisir esthétique au japon, c'est précisément ce glissement de sens, cet effacement de toute signification prédéterminée. Le plaisir esthétique vient du fait que c'est le spectateur qui réintroduit dans l'objet sa propre signification.

Cette zone de tous les possibles, cette zone grise, « est un milieu dans lequel l'espace tridimensionnel unique est transformé en un espace plan, unidimensionnel, non sensuel et à significations multiples »[7].

C'est grâce à la coexistence des contraires qui, dans un mouvement d'affirmation et de rejet simultané, engendre cette perte de sens, cette qualité propre au « ma », espace sans repère.

La pensée de la période Edo entre en résonance avec celle de Deleuze, Baudrillard et Kristeva concernant les mécanismes de la pensée poétique :

le lieu du plaisir esthétique est « le lieu où la fusion et la séparation ont lieu simultanément. »

Une fois le sens effacé, celui-ci peut être recréé.

LIMITES

Comment faire de la richesse, de la profondeur?

Comment fabriquer quelque chose qui nous échappe? (Il y a aussi un mot en japonais pour parler de ce qui dépasse nos attentes : « igaï », qui se rapproche d'une certaine manière du mot ouverture). Ces deux questions pourraient être celles auxquelles répondraient les œuvres japonaises, si tant est que celles-ci soient considérées comme des réponses, car la création en Extrême-Orient ne répond pas. C'est là peut-être que résident les principales difficultés de compréhension entre nos deux cultures. La création est passive, lascive. L'artiste (encore un mot trop occidental) laisse son art s'exercer, il s'efface face à son œuvre, pas une fois celle-ci terminée, mais dès qu'il en commence l'ébauche : une œuvre ne peut véritablement voir jour que si le peintre, le calligraphe a dépassé la volonté de créer. Il faut que l'œuvre ne réponde à aucune intention préalable, ce n'est qu'alors que de ce vide, de cette vacuité peut émerger la plus humble et la plus étendue des formes.

Ouverture absolue, pourrions-nous dire, si ce n'est que ce mot « absolu », bien qu'existant dans la langue japonaise est comme proscrit, vulgaire.

La poésie japonaise ne se travaille pas, elle se jette, comme une esquisse, et précisément du contraste entre la préciosité de ce qui est jeté et ce jet, brutal, va naître la beauté de l'œuvre.

C'est peut-être une des limites que l'on pourrait objecter aux métabolistes : leur volonté de se réapproprier les valeurs de leur culture (parmi lesquelles l'ouverture est première).



[1] SALAT Serges, Japon nouvelle synthèse, Architecture d’aujourd’hui n°250, avril 1987.

[2] MAKI Fumihiko, conférences d’architectes, Les minis PA, Pavillon de l’arsenal, octobre 1995.

[3] MAKI Fumihiko, cité par SALAT Serges,, Japon nouvelle synthèse, Architecture d’aujourd’hui n°250, avril 1987.

[4] ibid.

[5] ibid.

[6] Ibid.

[7] KUROKAWA Kisho, cité par SALAT Serges,, Japon nouvelle synthèse, Architecture d’aujourd’hui n°250, avril 1987.

BEAUTE

CINQ MEDITATIONS SUR LA BEAUTE


Dans sa première méditation[1], Cheng part du constat que la beauté est partout contenue, elle est inépuisable, et perçue comme un don que la nature nous fait. Dès lors, que faire d'autre que de la recueillir et la célébrer ?
Pour commencer à nous faire entendre ce qui se trouve derrière ce mot de beauté, il établit une première distinction entre beauté et vérité. La vérité est la part d'évidence du réel qui nous est nécessaire, c'est d'elle que proviennent la notion de fonctionnalité, le désir de comprendre, de classer (par ordres, espèces). Mais la beauté est la part évidente, omniprésente du réel et qui paradoxalement est superflue. Elle recèle la part de mystère qui se trouve en toute chose. C'est elle aussi qui permet l'éveil des singularités, car c'est en cette part de mystère que se forgent les différences.
La pensée chinoise s'accorde avec le « tao », qui traditionnellement est traduit littéralement par la « voie ». Cheng va proposer une nouvelle transcription : le tao comme « vie ouverte ». Ce mode d'ouverture semble avant tout une façon d'être au monde.
« Seule une posture d'accueil [...] et non de conquête nous permettra [...] de recueillir de la vie ouverte la part du vrai. ». C'est donc par cette posture, cet être au monde, que l'on s'ouvre à ce qui nous entoure, et que par là même notre singularité prend forme. Ce qui est décrit ici est un mode de présence, cette présence transcende l'ouverture : en s'ouvrant à la présence des choses, c'est notre propre présence que nous établissons. (C'est peut-être cela habiter). La beauté réside donc dans l'accomplissement de sa présence (qui est mue par un désir profond), alors « en se révélant comme singulier, on entre dans cet ordre mystérieux du monde en perpétuelle transformation »[2]. Ce mouvement permet de comprendre le renouvellement incessant de l'ordre des choses, ce mouvement, c'est la beauté de la beauté.
« La beauté naît de notre sens du sens ». Le mot sens peut être entendu dans ses principales acceptions (sensation, signification, direction). La beauté naît de la compréhension de cette « orientation de l'univers qui tend toujours à la plénitude de sa présence »[3].
Ce mouvement est désir, élan. Il nous porte. Mais il n'est une volonté de l'esprit qui nous tire, il n'est pas une quête. C'est en ce mouvement que réside la principale différence avec les beautés canoniques et platoniques qui ont constitué les critères esthétiques de la culture occidentale (les combinaisons de traits, qu'elles soient extérieures, superficielles (canon), ou intérieures, (essentialisme de Platon) n'ont conduit qu'à figer les choses).
Ce désir, ce mouvement, est le seul critère qui se montre garant de l'authenticité de la beauté telle que la conçoit Cheng, il va donc dans le sens de la voie : il maintient ouvertes toutes ses promesses.



[1] CHENG François, Cinq méditations sur la beauté, Albin michel, mars 2006

[2] Ibid.

[3] Ibid.

CONSTRUIRE DU VIDE

PATRICK BOUCHAIN

- Effacement de l’architecte : il veut construire un projet qui soit impersonnel, c’est à dire que son intervention doit rester la plus discrète possible pour que chacun des acteurs qui le modifieront le fassent sans aucunes réticences (le projet n’appartient qu’a celui qui l’utilise à un moment donné mais en aucun cas à l’architecte pour toujours). (architectes, artisans, utilisateurs).
Ce qu’il construit avant tout pour cela, c’est un vide[1] : un vide qu’il offre aux différents artisans qui vont intervenir, et qui sera offert par la suite aux futurs utilisateurs (qui par leur utilisation le transformeront à leur tour). C’est sa qualité transformante qui fait de ce vide sa richesse.
//peinture chinoise

- Le projet doit rester ouvert (c’est une richesse de potentiels).
Lors de sa conception il s’agit de le penser comme tel, ce qui signifie : non fini
Non parfait
Non à l’image de
La démarche de l’architecte Patrick Bouchain consiste à penser le projet dans une direction et non vers un but, ce qui a pour mérite de ne pas le figer, et de le laisser ouvert à toute interprétation possible.

- La pensée s’efface pour lasser place à l’action.
Le travail, du projet s’encre complètement dans le temps.
Il faut se faire confiance, et rendre ce temps le plus libre possible.



[1] BOUCHAIN Patrick, Construire autrement, L’impensé Acte Sud, 2006.

DU TEMPS LIBRE, DU TEMPS LIBERE

VENDEE, 16 FEVRIER,

Le temps a été enchaîné
dès la première pierre posée.

La ruine nous le rappelle.
Elle nous dit « eh toi, te souviens-tu
de ce temps que tu n’as jamais connu ?»
Et pourtant. Ce Temps
Par surprise quelques fois nous tombe dessus.
Au sortir d’une sieste en fin d’après midi,
Au fil de quelques pas tracés en rase campagne,
En compagnie du vent.

Les choses alentours,
Les règles,
Les systèmes et les codes
se rétractent comme une corne d’escargot.

Pour laisser place à un abandon
de soi-même,
pour soi-même.


Une vision perçante naît en soi,
Comme une compréhension évidente.
Il y a du divin en elle,
Une relation à cette part d’inconnu,
D’originaire
Qui parle alors à travers soi.

Une errance au beau milieu du doute, mais une errance libre, sauvage.

UN TRAIT DISTRAIT


DESSINS, GERARD FROMANGER, 5 FEVRIER, MUSEE DES BEAUXARTS NANTES
C’est un drôle de chemin que celui de ces traits qui s’aventurent par la toile.
Ils arrivent de nulle part semble-t-il, repartent on ne sais où, mais entre temps laissent une marque, un morceau de quelque chose.
Chacun pris indépendamment des autres serait très certainement taxé de fou. Mais de ce nœud indémêlable qu’ils forment ensemble émerge une figure, un visage, une personne.
Individu au carrefour de ces chemins buissonniers.
Rien n’est fermé.
Rien n’est clos.
Aucune limite franche.
Mais une existence se dessine, encore libre,
claire mais encore flottante.
Comme si lasse d’être perçue elle pouvait encore se cacher derrière l’apparent désordre de cette pelote lâche.

AVANT-PROPOS

Ce blog réunis de petits textes qui ont tous été écrits dans l'intention de réaliser un mémoire de fin d'étude d'architecture.
La diversité de ces textes (dans leur ton, leurs sujets) se prêtait mal à la construction d'une proposition finale. A l'élaboration d'un texte, unique et fini.
La structure du blog a permis de recueillir ces réflexions éparses et de les ranger sommairement sous quelques thématiques qui les ont guidées au fil de leur écriture. Ce qui permet au visiteur de choisir lui-même ses entrées (parmi celles proposées), et ainsi de constituer son propre parcours, d'établir ses propres passerelles.
Une manière d'ouverture, qui laisse libre ces réflexions, les enrichissant de leurs croisements, (intentionnels ou accidentels), offrant la possibilité à l'auteur de modifier, d'ajouter ou de supprimer en permanence son contenu (pourquoi un mémoire devrait-il se terminer) et laissant aux lecteurs le soin de critiquer ouvertement ces mots.