Il s'agit de poser à plat toute pensée qui traîne dans la tête, moins pour ne pas en perdre une miette plutôt que pour s'en débarrasser, et laisser l'oubli blanchir la mémoire, pour qu'un commencement soit possible.
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LA PAUSE CIGARETTE

Peut-être subsiste-t-il quelque chose d'un temps libre originel dans nos vies urbaines répétitives.
Je pense à la pause cigarette.
A travers ce tabac, ces produits de synthèse, que l’on consomme malgré tout, je vois du temps qui se consume.
On fume du temps.
Nos regards se vident, partent sans en avertir notre conscience à la recherche de ce temps perdu, de l’origine.
Seule distraction vraie.
Le temps de la première cigarette, celui de celle après l’amour.

Peut être que le poète Jabès n’a jamais quitté ce temps là. Il raconte que son père l’aurait déclaré à l’état civil deux jours avant sa naissance, et qu’ainsi il aurait vécu toute sa vie avec son double de deux jours plus vieux que lui. C’est sûrement ce double qui l’aura déchargé de son « Etat civil », lui offrant une vie complète en « état-non-civil », une vie de liberté, dans un temps décivilisé.

LA FEMME DES SABLES


LA FEMME DES SABLES[1]

//Developper l’histoire pour faire comprendre.
Engloutissement de la société par le désert.
Sables mouvants.
Les règles n’ont plus cours (les bonnes comme les mauvaises).
Nous n’avons plus aucun recours.
Mais de quels recours s’agit-il ?
Pourquoi en chercher ?
Le long trajet à faire n’est pas celui de la salvation, mais celui de la compréhension. (Comprendre d’abord que la salvation n’a pas lieu d’être et comprendre que l’existence est toujours possible, autrement, dégagée de tout état civil, de toutes règles, c’est une conversion.)
On assiste à cette compréhension intérieure au fil du film : le personnage est de moins en moins désemparé.
Il pense petit à petit le désert, il le vit (on le voit résoudre de petits heurts quotidiens par le déserts et non plus avec d’anciens réflexes urbains).
Lorsque qu’enfin un retour est possible, l’idée de rentrer ne l’effleure même pas.



[1] Hiroshi Teshigahara, La femme des sables (suna no onna), Japon, 1964.

LA VILLE EFFACE LES SENTIMENTS




TRAIN DE NUIT[1].

Ce film se déroule en Chine. C'est l’histoire d’une femme fonctionnaire. Embringuée dans un système fermé d’obligations sociales et professionnelles. Elle travaille comme garde dans un palais de justice, condamnant des femmes, souvent à la peine capitale, qu’elle exécute elle-même parfois. Elle est seule, et elle cherche grâce aux moyens offerts par le système un compagnon. (Bals organisés, agence matrimoniale…).
Pourtant elle est très belle.
Elle va finalement tomber amoureuse d’un homme qui se révèle être l’ancien compagnon d’une femme qu’elle a elle même exécutée. Malheur, ou miracle salvateur… Elle trouve non l’homme qui l’accompagnera au cour du restant de sa vie, mais celui qui l’en libèrera définitivement, son propre bourreau.

Ce qui heurte, c’est le poids de la chape sociale omniprésente.
Le plaisir n’y a aucun droit de cité.
Ce refoulement semble suinter du décors, de toute la ville, aucune cachette pour rever.Les personnages ne pensent plus, ne savent plus, ne connaissent plus ce mot plaisir ni ce qu’il signifie.
Son sens a été effacé dans la conscience de chacun. Il subsiste encore contenu dans des instincts primaires, des intuitions, nées d’on ne sais où, du plus profond.
C’est paradoxalement ce qui provoque dans certaines scènes du film une intense sensualité, déclenchée par presque rien (le frémissement d’une chaussure enlevée, une danse esquissée curieusement, ou encore lorsqu’elle se passe du rouge sur ses lèvres pour tenter de séduire). Sait-elle vraiment ce qu’elle fait ou ne cherche-t-elle pas plutôt, en reproduisant ces modèles de séduction, à retrouver un mot que la société a presque complètement effacé ?
Les personnes qui semblent les plus humaines sont en définitive celles qui, condamnées sont considérées comme folles, anormales. Leur dénuement total face à cette société qui ne veut et ne peut même plus les comprendre nous apparaît comme la seule manifestation sensible non refreinée. Qui malheureusement ne survient que lorsqu’il est trop tard.
Ce système, ce sont des hommes dont les gestes régis par des règles sont devenus mécaniques, insensibles, impensés, impensables.
La pensée qui a conduit à l’organisation de cette société fini à travers elle par s’annihiler.

La parole a été réduite à une convention, un langage de machine.
L’univers est plongé dans un mutisme total, plus rien n’est dit, la parole semble proscrite.
Un langage plus subtile, plus sauvage peut-être la remplace.
Les gens cherchent dans les yeux des autres leur histoire.



[1] YINAN Diao, Train de nuit, film chinois, janvier 2008, distribué par Ad Vitam.

LE PAYSAGE SE PARLE, S' HABITE, SE PARCOURT

VENDEE, 19 FEVRIER,

Il a bien fallu que la première ville se fonde à partir de rien.
Je ne sais pas bien ce que c’est qu’une ville.
Quand je regarde une ville, je ne vois pas grand chose.


Quand je ferme les yeux, je me dis qu’une ville est avant tout la construction d’une organisation qui manifeste une certaine façon que les hommes ont de voir le monde.
C’est le regard de l’homme sur le paysage que la ville raconte.

Ce que je dis est peut être de moins en moins vrai, mais c’est surtout ce que j’ai envie de croire.

Je suis issu de la montagne.
Les maisons dans lesquelles j’ai vécu, et forgé mon regard sont incrustées dans la lave des volcans. Creusées toujours plus en profondeur pour y réserver le vin. Et élevées parfois très haut pour entasser la mémoire de chacun le plus près du ciel. Les gens habitaient le peu de lumière fraîche contenue entre cave et grenier.

J’ai vu en Vendée quelque chose de curieux : des maisons sans étage, toutes en longueur, toutes plates, s’étalant dans un paysage qui en fait autant.

Le grenier est un bâtiment comme un autre, placé à côté, dans lequel un plancher de bois flotte au-dessus de la terre battue.
Il n’y a pas de cave, mais on n’en cherche pas - comment creuser quoi que ce soit dans cette terre d’argile qui ne s’emplisse sur le champ.
Pour pouvoir tirer profit du marais, des canaux y ont été dessinés en tout sens. Celui qui s’aventure dans ces terres sans sa perche ne pourra aller bien loin : il y a aussi une manière de parcourir le paysage qui s’invente.

Je ne comprendrais sûrement pas mes villes de montagne si je n’avais vu celles des landes humides, où une logique inhérente se révèle au touriste.
Elle nous rappelle cette part d’inconnu que nous avons oublié mais dont nous sommes fait.