Il s'agit de poser à plat toute pensée qui traîne dans la tête, moins pour ne pas en perdre une miette plutôt que pour s'en débarrasser, et laisser l'oubli blanchir la mémoire, pour qu'un commencement soit possible.
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l'auteur de la villa Katsura




Traduction libre du titre de l’article D’Arta Isozaki, qui introduit un gros ouvrage de présentation de cette demeure de Kyoto[1].
Isozaki transpose la réflexion de Yanagi au domaine de l’architecture sans toutefois la pousser aussi loin.
Dans les années 30, Bruno Taut de retour du Japon va publier des réflexions que son voyage a provoquées. Un des premiers textes sur l’architecture japonaise est écrit et publié en Occident, ce qui contribue à diffuser largement cette culture. Cependant le texte en lui-même contient de nombreux contresens et est encore lourdement chargé d’a priori. Une polémique que ce texte a généré porte sur le terme d’architecte. En effet Bruno Taut écrit que l’architecte de la Villa Katsura fut Kobori Enshu. Il s’avère qu’il n’en est rien et que ce dernier n’a peut-être même pas mis les pieds en cette demeure. Ceci est sans importance. Le véritable malentendu porte sur un terme : « konomi », que l’on retrouve dans « Enshugonomi ». Ce terme que Bruno Taut a pris trop hâtivement pour architecte signifie en fait quelque chose comme « inspirateur ». La Villa Katsura n’aurait pas été construite par Enshu.
Mais elle aurait été construite comme Enshu l’aurait faite.
C’est ce « comme » qui fait toute la différence. Enshu fut un grand maître de thé, qui instaura ce que l’on pourrait appeler une école, un style.
Ce style se traduit par quelques préceptes formels (qui touchent à l’art du thé et à l’architecture de ses pavillons de thé), et on l’emploie plus généralement pour désigner une atmosphère particulière. Ce qui la rend transposable à d’autres domaines comme celui des jardins ou des pavillons impériaux.
C’est cette « atmosphère » que l’on retrouve dans la Villa et ses jardins, mais Enshu lui-même n’en a peut-être rien dessiné, c’est à dire rien conçu, bien qu’il fût contemporain de la construction de la villa.
Ce point fait par Isozaki nous éclaire sur la manière dont était produite l’architecture, une manière artisanale, les charpentiers suivaient les plans dessinés par leur maître. Ces plans étaient dessinés pour répondre aux besoins et aux goûts du commanditaire.
Leur liberté d’interprétation s’exprimait à l’intérieur du style demandé et en fonction de leur savoir faire. Cela se faisait dans l’anonymat le plus total, il ne reste aucune trace par exemple des charpentiers qui ont construit la Villa Katsura, elle ne s’en tient pas moins droite, au contraire.

La notion d’architecture et celle d’architecte (comme celle d’art) se sont progressivement installées au Japon avec l’occidentalisation. Mais les conséquences dans ce domaine font écho à celles que décrivait Yanagi.
Des étudiants japonais sont partis en Europe et aux Etats Unis étudier l’art et l’architecture et en ont rapporté une pensée de leur production bien différente.
Dès lors que l’auteur s’affirme à travers son œuvre, cette dernière s’en trouve amoindrie.


[1] Arata Isozaki,  The authorship of Katsura : the diagonal line, in Katsura impérial villa, Electra architecture, 2005.

le bol a thé de Kizaemon



Voici un texte encombrant, mais soulevant un paradoxe concernant la question de l’auteur dans la production artistique. Son auteur est Japonais, Yanagi Soetsu. Il est tiré d’un recueil d’articles, dont la première édition en langue anglaise titre « the unknown craftsman, a japanese insight into beauty »[1].
Yanagi a passé sa vie à collecter des objets produits de manière artisanale dans tout le Japon, en Chine et en Corée. Il a fondé un musée qui se trouve à Tokyo où l’on peut voir exposés vanneries, textiles, verreries, toujours sans aucun commentaire. Il a créé autour de cette recherche un mouvement, le mouvement Mingei, qui tente de promouvoir l’artisanat à une époque où il était fragilisé.
Les quelques papiers qu’il rédige s’adressent peut-être plus aux étrangers qu’aux Japonais eux-mêmes, et le message qu’il tente de transmettre, parfois maladroitement mais presque toujours avec cœur, parle de ce qu’est la beauté au Japon et l’art entendu d’une manière plus générale.

Dans l’article qui nous intéresse, Yanagi raconte sa rencontre avec le bol à thé le plus célèbre du Japon, Kizaemon. Ce bol, entreposé dans un temple de Kyoto, lui a été montré et il entend à ce moment éprouver son regard, sa « conception » de la beauté et de l’art à celle de la tradition de son pays. La surprise est grande et inattendue, ce bol est pour Yanagi le plus simple et le plus banal qui lui ait été donné de voir.
Il ajoute : « il ne pouvait en être autrement. » Comme si finalement c’est la confirmation d’une intuition qu’il était venu chercher.

Son propos pose un problème délicat et paradoxal.
La beauté chez Yanagi ne réside que dans les qualités propres aux choses –leur présence. Et ces qualités ne peuvent être intentionnellement introduites dans l’œuvre.
Il y a un conflit d’intérêt entre deux présences : celle de l’auteur et celle de l’œuvre. Pour qu’une œuvre puisse prétendre à la beauté, il faut que l’auteur s’en soit retiré intégralement, ou bien qu’il ne s’y soit jamais projeté.
Mais nous anticipons déjà sur le texte.
Yanagi décrit comment l’artisan procède pour transmettre à ce qu’il fabrique cette présence. Il apporte la réponse de son époque et de sa culture : l’artisan ne procède pas, il fait. C’est précisément parce qu’il se contente d’exécuter, de réaliser des objets qui souvent sont voués à un usage simple, qu’il est capable de produire une chose.
C’est parce qu’il n’a aucune intention à priori qu’il y parvient. L’artisan pour Yanagi est donc plus artiste que l’artiste qui se considère comme tel.

Le paradoxe est posé :
Dès que l’on cherche à s’ériger en auteur, à produire intentionnellement les qualités propres à la beauté, on les perd, pour le motif que ces qualités résident précisément dans le fait de ne pas être recherchées.
Tout bol signé est donc pour Yanagi un échec, car il est dès le départ, avant même d’être réalisé, privé de ce qui aurait pu le porter.

Ce mouvement fait écho à celui que déploie Walter Benjamin dans l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique au sens où, d’une certaine manière, une valeur « cultuelle » idéale (mais qui n ‘est pas tant ici du domaine de la religion que du domaine de la vie quotidienne) est souillée par une valeur d’ « exposition », dans laquelle l’auteur s’installe.

Mais le constat que dresse Yanagi Soestsu n’est pas un constat d’échec, conscient de ce paradoxe inhérent à l’exigence de sa conception de la beauté il ne se retranche pas à la collecte de choses qui ne seront plus jamais produites, mais établit avant tout un mouvement qui tente d’accepter cette lacune pour continuer à produire.
Si une oeuvre ne peut se tenir que si elle trouve son origine en elle-même, la position du créateur doit tenter non pas de produire, mais de provoquer une émergence.


[1] Soetsu Yanagi, The Unknown Craftsman: A Japanese Insight into Beauty, sous la direction de Bernard Leach, Kodansha America, juillet 1978.
Soetsu Yanagi, Artisan et inconnu La beauté dans l’esthétique japonaise, adaptation Bernard Leach, traduction Mathilde Bellaigue, L’Asiathèque, octobre 1992.

werner herzog

                           

Je voudrais parler de ce réalisateur, parler de cette volonté qui le pousse à rechercher sans cesse la pureté d’une image.

Walter Benjamin, dans l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique[1] pose une distinction intéressante entre le théâtre et le cinéma. Il écrit son texte en 1936. Le théâtre est pour Benjamin une représentation de la réalité,  qui est jouée, rejouée sur des planches. Représentation de la réalité et réalité se distinguent par le procédé scénique de mise en scène. Au cinéma, on ne re-joue pas une réalité, on y puise directement des images qui, une fois transposées par l’appareil cinématographique, dévoileront des choses qui échappaient à l’œil nu. Benjamin souligne, de manière peut-être trop radicale, cette distinction théâtre-cinéma en expliquant en quoi le procédé technique d’appareillage cinématographique a modifié le jeu du comédien. Si le comédien au théâtre joue, c’est à dire en appelle à ses souvenirs, à son expérience pour offrir à son personnage une histoire et une chaire, l’acteur de cinéma devrait  être en mesure d’offrir à la caméra sa propre présence et non une présence recomposée, car, pour Benjamin, l’intérêt du cinéma est d’aller chercher des fragments dans le vif du réel.

En 1985, cinquante ans seulement après que Benjamin ait écrit ce texte, Herzog livre un constat amer à la caméra du cinéaste Wim Wenders[2]. La réalité dans laquelle nous vivons n’est plus en mesure de fournir au cinéma une matière suffisante pour maintenir ce qu’il appelle une pureté propre à l’image.

« C’est comme ça, il ne reste plus beaucoup d’images. Quand je regarde d’ici, tout est encombré, il ne reste presque plus d’images possibles, on doit creuser comme un archéologue … Et essayer de tirer encore quelque chose de ce paysage blessé.
Très souvent bien sûr, cela entraine des risques, et jamais je n’esquiverais ces risques. Il y a très peu de gens prêts à vraiment oser quelque chose pour cette misère où nous sommes, ce manque d’images adéquates… »

Le paysage est meurtri par cela même qui l’a engendré : le regard que l’homme a porté sur lui. La réalité est désormais encombrée d’une profusion de symboles, de masques culturels. Elle se joue elle-même, s’auto-représente; le cinéma n’a plus rien à  en tirer. Dans cette courte séquence, Herzog énonce comme un manifeste ce qui motive profondément son travail : essayer de retrouver cette transparence d’image qui est devenue si rare. Ce que Benjamin ne semblait pas entrevoir, cet épuisement du réel, pousse Werner Herzog à chercher des situations extrêmes -à sortir du paysage-  dans lesquelles la réalité aurait encore quelque chose à livrer d’elle-même. Ces lieux où Herzog se dit prêt à aller, ces déserts culturels, recèleraient peut-être encore quelque chose d’inattendu.

La distinction que fait Benjamin entre le mode de représentation théâtral et celui cinématographique trouve un écho intéressant chez le dramaturge Jacques Nichet[3] qui distingue cette fois le théâtre du spectacle. Au théâtre on joue ; dans un spectacle on joue sa vie (on agit). Il s’explique : le théâtre dispense de signes, le spectacle dépense des corps. Dans le domaine du spectacle donc, effectivement plus aucun jeu n’est possible, on ne triche pas. Le spectacle nous parle donc, de par sa nature propre, de notre vulnérabilité, car il introduit au coeur de sa représentation la notion de risque.

Herzog est conscient des risques que cette recherche peut entrainer, et veut les prendre. Il n’en a pas le choix car ils sont constitutifs de ce qu’il recherche : la clarté d’ image qu’il ambitionne réside dans ces risques à prendre.
Ce qu’il cherche c’est une réalité à déchiffrer. Il veut quitter ce « paysage blessé » qui s’offre amorphe à l’objectif, pour retrouver le mouvement même qui conduit l’homme à se faire une place. Ce mouvement, perpétuel, est bien une lutte risquée contre la résistance d’un réel qui n’est pas donné. Ce mouvement, c’est l’acte même d’habiter : se familiariser à un inconnu qui s’échappe toujours. Et c’est ce spectacle qu’il veut capter avec sa caméra.

Les images d’Herzog trouvent leur puissance dans cette lutte permanente que le réalisateur déploie pour habiter un lieu qui ne s’y prête pas. Dans cette tentative de familiarisation est dévoilé le mouvement propre de l’homme, ce qui le constitue au plus profond de son être, on retrouve cet état d’errance ontologique contre lequel nous nous sommes dressés.
Mais pour révéler toute la violence que l’acte d’habiter contient, il fallait d’abord en sortir, exposer notre propre vulnérabilité, s’exposer à la mort et ainsi stimuler notre attention vigile que les codes et les habitudes ont endormie.
Herzog est vigilant.
Mais il ne l’est pas de lui-même, et pour provoquer cette vigilance, pour l’attiser comme on le fait d’un feu, il a besoin de se placer dans ce qui n’est pas sa place. Il doit se constituer étranger.
Pour explorer la part étrange de l’homme, il doit donc devenir étranger à lui-même, et attraper les mouvements s’offriront alors à l’objectif.

Le carnet qu’il a tenu lors du tournage de son film Fitzcarraldo[4] témoigne de cette démarche. Les premières informations qu’il apporte sur les circonstances du tournage sont étonnantes : il nous fait ressentir le danger, omniprésent à travers de multiples anecdotes effrayantes,  mais racontées comme autant d’évènements banals d’une vie quotidienne. La nature environnante, qu’il habite avec son équipe et d’autres indigènes est obscène, destructrice, provocante. Elle est toute puissante. Elle est incompréhensible.

« La violente forêt vierge est encore demeurée silencieuse toute la nuit, dans sa misère à la fois infinie et bornée, dont elle n’a aucune idée, n’ayant ni souffle ni conscience. Ce qui ressort cependant de sa nature profonde, ce n’est pas la négation de sa force d’étranglement, mais plutôt la volonté impérieuse de ne pas user de cette puissance. »

La nature est montrée ici sans artifice, sauvagerie pure.
C’est cette « obscénité fondamentale » qui la retient en dehors de toute éthique, et qui la rend ainsi constitutivement inhabitable, radicalement étrangère.

« Tout semble en prière dehors, inaccompli, irrésolu. Ca ne me procure aucune émotion, car je suis vide comme le lit d’une rivière après la crue. Ma vie me fait l’effet d’une maison étrangère. »

Le risque est là.
On entend dans le ton sur lequel ces phrases sont dites l’étrangeté de l’endroit où Herzog se trouve. Ce vide dans lequel il s’est lui-même plongé, et dans lequel il trouve enfin le champ nécessaire à l’émergence  d’une nouveauté, d’une transparence.
On ressent le danger qu’il y a. Si Herzog ne gardait pas en tête la nécessité première qui l’a poussé à se mettre dans une telle situation de vulnérabilité, le tournage d’un film, il serait perdu, perdu à lui-même.

« Je suis en contact si direct avec les fondements du monde matériel, ici, que je me suis fait la remarque aujourd’hui que j’étais aussi complètement familiarisé avec la mort. Si je devais mourir, je ne ferais rien au moment de la mort. »

Cette « zone » qu’il explore est le tréfonds d’une conscience, il en atteint son bord.
Comme ces explorateurs partis à la recherche des limites d’une planète qu’ils pensaient plate.
Il va puiser ses images au bord de la conscience, là où l’imaginaire et le réel se mêlent. Son carnet est en cela beaucoup plus qu’une feuille de route, il l’avouera dans les dernières lignes, écrire lui a permis de se prémunir des dangers de l’exploration d’une telle zone, de le préserver de la folie.
Il n’y relate pas les déboires ou l’avancement du tournage, il explore un monde, en fixe des visions, qui déjà ont en elle la puissance d’une image cinématographique, et ce n’est qu’ensuite, pendant le tournage que ces traces seront transformées en plans, montés en séquences, et donneront un film. Ces images, une fois réalisées, sont des transpositions de ces visions « lointaines », et c’est en cela qu’elles peuvent prétendre à la pureté qu’Herzog recherche et nous parler de cet essentiel qui nous constitue.

Laplace parle de niveler la pente pour qu’elle ne soit plus que de douze pour cent, ce qui reviendrait à ouvrir un passage à l’instar d’un isthme. Je lui ai dit que c’était impossible, car nous perdrions la métaphore centrale du film. Métaphore de quoi m’a-t-il demandé. Je lui ai répondu que je ne savais pas, mais que c’était une grande métaphore. C’était peut-être simplement une image qui sommeillait en nous tous, et que j’étais le seul à lui faire rencontrer un frère qu’il ne connaissait pas encore. 

Mais si ces images véhiculent cette transparence, il faut encore la transformer pour la dévoiler. Tant que ces images n’auront pas été intégrées à un projet plus large, elles ne pourront se livrer. Le film est pour Herzog l’unité dans laquelle ce mouvement capté pourra se déployer dans toute son ampleur, une grande métaphore matricielle.[5]


[1] Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Allia, juillet 2009.
[2] Wim Wenders, Tokyo-ga, bac, mai 2008.

[3] On trouvera cette idée développée dans sa leçon inaugurale au Collège de France intitulée « le théâtre n’existe pas », visible à cette adresse :
http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/cre_art2009/Lecon_inaugurale_du_11_mars__1.jsp
[4] Werner Herzog, Conquête de l’inutile, Capricci, 2009.

[5] Bernard Stiegler dans la conférence qu’il a donné le 12 mai 2005 à l’ENSAPLV décrit comment la structure même du film fait écho à celle de la conscience. Le flux temporel du défilement de la pellicule produit une succession continue de phénomènes, écoulement qui à l’instar d’une mélodie fait écho à l’écoulement de la conscience du spectateur. Cette dernière est ainsi entièrement pénétrée par le film[5]. Les images d’Herzog retrouvent ainsi par le montage la place qu’elles avaient perdue au tournage.

Moebius, ouvreur de possibles.






Moebius est auteur de bande dessinée, il a commencé à publier sous son nom : Jean Girault, et s'est affublé d'un pseudonyme pour atteindre des mondes auxquels son patronyme gardait jalousement l'accès. Cet article s'intéresse précisément à ces mondes, aux conséquences de leur dévoilement et au processus de leur production.[1]






Le soulèvement d'un étrange inquiétant


Tout pourrait commencer par ce dessin.
Un homme de dos, en plein milieu d’un désert, est placé face à ses propres rêves, un bloc massif, comme arraché à une montagne, et dans lequel s’entremêlent inextricablement des formes étranges dont l’abstraction s’efface parfois pour laisser entrevoir quelque chose de connu, un visage, un souvenir, un désir.
Ce bloc de rêves flotte, arraché à toute localisation.
La posture de l’homme témoigne de sa surprise. Le dessin méticuleux de Moebius fige la figure dans une stupeur muette.
Il est conscient.
Il est conscient de ce qui lui arrive.
Il est conscient d’être confronté à l'image de ses propres rêves.
Tout ce qui d’ordinaire reste caché, sous la toile du réel, se présente d’un coup dans sa totalité à notre homme et le réduit à un simple observateur. L’homme devient le spectateur de lui-même, spectateur de tout ce qu’inconsciemment il s’est évertué à dissimuler, et qui pourtant l’habite plus profondément que tout autre chose. Ce sont ces mondes refoulés aux portes du réel que Moebius projette hors de soi et matérialise. Il est plongé au cœur de ce que Freud appelle « l’inquiétante étrangeté ».[2]
Si l’homme est pris de stupeur face à la représentation de ses rêves intérieurs, c’est parce que ces mondes nous sont, dans le même temps, extrêmement familiers (puisqu’ils nous habitent) et étrangers (puisque d’ordinaire nous nous refusons à eux).



Se familiariser à l'étrangeté
Les choses ne s’arrêtent pas là.
Il y a une autre image qui poursuit la première. Un temps s’est écoulé. L’homme est calme. Il a retrouvé la parole, ainsi que ses moyens. La montagne de ses rêves ne flotte plus. Elle s’est enracinée dans le sol aride. Elle a fondé un lieu. Et une porte s’y est ouverte.
L’homme est appelé à y entrer.
La part inquiétante de l’étrangeté se trouve maintenant apaisée. Et par cet apaisement, Moebius nous propose une possible ouverture, celle de renouer avec nos mondes familiers, de ré-habiter ce qui nous habitait en silence, mais cette fois dans le monde réel.
L'histoire pourrait s'arrêter là, mais d'autres dessins nous appellent, dévoilant cette fois comment l'auteur met à profit ses mondes intérieurs, désormais accessibles, pour nous en montrer leurs incessantes transformations.
moebius1.jpg
Laisser l'étrangeté se réaliser à travers soi
Moebius est à sa table cette fois. Il a croisé ses bras et gardé ses lunettes. Du sommet de son crâne se développe une excroissance qui tourne en arabesque, se déploie, puis se rassemble à son extrémité en un pinceau qui dépose devant lui la trace de ses pensées.
Cet autoportrait en action place l’auteur dans la même situation que l’homme d'auparavant. C’est comme si Moebius avait emprunté la porte qui s’était offerte à l’ homme de tout à l’heure. Il a investi ses songes, se familiarise à leur étrangeté et parvient à les habiter en toute conscience. Confortablement installé, il les écoute avec attention. Mais plutôt que d’en extraire l’essence, il a la sagesse d’en laisser la trace se déposer d’elle-même.
Il assiste à la formation de son oeuvre plus qu’il ne la réalise.
C’est « l’œuvre (qui) commence », nous rappelle Maurice Blanchot[3]. Moebius est donc l’observateur de son propre travail. Et c’est parce qu’il n’est qu’attention et écoute qu’il peut prétendre à la justesse d’une vérité. Car la vérité s’institue d’elle-même, « en un geste spontané qui lui appartient en propre »[4]. C’est ce geste que Moebius tente de représenter, geste qui jaillit hors de lui, échappant à sa maîtrise.
Tenir le pinceau de ses mains serait trop risqué.


"− (...)JE SUIS LA REPRESENTATION DE TON INCONSCIENT... COMMENT POURRAIS-TU TE DEBARRASSER DE TON INCONSCIENT?
−TAILLE-TOI!
−(...)
−ARGNNNN
−AU SEC...
−ROMP!BOUFFF!..
BURPE!...
AAH!... CA VA MIEUX!... JE VAIS POUVOIR ATTAQUER LA DEUXIEME CASE.."
L'effacement de l'auteur
Moebius, à travers ses dessins, nous parle donc de sa manière de faire. Il nous montre comment il dépasse ses inquiétudes et offre à son inconscient le champ libre.
Le travail de l’auteur revient à faire place nette, à ménager le lieu d’une émergence possible. Ce lieu, c’est le désert qui se retrouve dans presque toutes ses oeuvres. Ce désert est la métaphore du vide qu'il convient de ménager d’abord en soi-même, et duquel l'inconscient nous parle.
Dans le film de Govam Taboun[5], on peut voir Moebius jouant son propre rôle et portant ces paroles qui lui vont à ravir :

« On dit que le mauvais poète est conscient quand il faut être inconscient et inconscient quand il faut être conscient. Et bien moi, je suis fier de te dire que je suis consciemment inconscient.
La lucidité commence là où l’histoire de ta propre vie s’éteint.
Un peu de chair, un peu de souffle, et PFOFFF ! sort des lèvres, toute crue, la vérité.
Mais il fallait creuser sa tombe dedans comme un joli fossoyeur.
Toute ma vie j’ai creusé à en crever. »
Ménager ce vide est comme une petite mort. Puisque l’auteur est relégué à un simple intermédiaire, toute son énergie doit être déployée à son propre effacement[6]. Faire le vide, pour pouvoir ensuite ouvrir la porte d’accès à ses rêves, c’est tuer son ego. Moebius se débarrasse de Girault pour pouvoir dessiner enfin.
Par ce suicide imaginaire, il est permis aux œuvres de « porter le trait de l’initialité », ce qui leurs confère autonomie et vie propre. On ne vise pas une vérité scientifique, mais la justesse d'une réalisation. Les dessins de Moebius sont des possibles réalisés, ils se tiennent d’eux-mêmes, sans pâlir et sans même avoir à être parfaits. Ils n’ont qu’à être.
Laissons Moebius conclure :
« Quand tu fais un dessin, tu t’en fiches de ce qui va se passer. Le truc arrive puis après, quinze ans après, tu le retrouves…
…il te regarde ! »[7]



[1] La Fondation Cartier lui consacre, jusqu'au 13 mars 2011, l'exposition"MOEBIUS TRANSE FORME".
Pour plus de détails sur sa biographie, voir le site internet de la Fondation Cartier, (http://fondation.cartier.com), on y trouvera aussi une liste intéressante : celle de la bibliothèque imaginaire de l'auteur, où se côtoient David Lynch, Chet Baker, Boris Vian et d'autres.
Les illustrations du présent article sont issues du catalogue d’exposition, Moebius transe forme, paru chez acte sud en 2010. (p152, 153 et 284).
Les deux premières proviennent de l’album Le chasseur déprimé, 2007, p 41 et 42.

Les deux dernières sont tirées respectivement du tome 6 de l’album Inside Moebius, planche 84, 2006, et du tome 4, planches 20 et 21, 2003.
[2] « L’étrangement inquiétant serait quelque chose qui aurait dû rester dans l’ombre et qui en est sorti. », Sigmund Freud, L’inquiétante étrangeté et autre essais, Gallimard, folio essais, 2008.
[3] cité par Daniel Payot, Le philosophe et l’architecte, aubier, 1992.
[4] Daniel Payot, citant Heidegger insiste sur la « relégation du créateur a un rôle non déterminant », « Le créateur agit sur ce qui va devenir la réalité de l’œuvre (wirklichkeit) mais ne saurait déterminer ce qui en constitue l’essence ». Daniel Payot, Le philosophe et l’architecte, aubier, 1992.
[5] Damian Pettigrew, Metamoebius, 2010, portrait & compagnie.
[6] « J’ai très tôt utilisé ma propre image au point d’en faire un personnage, à part entière, comme cela se joue dans la série INSIDE MOEBIUS. Le but peut-être inavoué à l’époque, était de transgresser l’effacement de l’auteur en tant que personne,(…) », Moebius transe forme, catalogue de l’exposition à la Fondation cartier pour l’art contemporain, p.8, Acte sud, 2010.
[7] Damian Pettigrew, mister gir & mike S. blueberry, 2000 baal film, 2010 portrait & compagnie.